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Une brève histoire du nomadisme par un anthropologue

Il se trouve que je suis l’enfant de vagabonds, une vie dont mon âme a hérité d’eux. Cette qualité a été présente dans mon âme dès le départ. Mon père a grandi dans l'est du Montana, sur la High Line (aussi connue sous le nom de Sibérie américaine), et ma mère a été élevée à Long Island dans une région rurale à l’époque. Leurs chemins se sont croisés à New York City, où ils poursuivaient tous les deux une carrière de médecine à l’Université Columbia. Ils ont servi dans l'armée sous le Général Patton, voyageant d’Afrique du nord jusqu’en Sicile, en passant par la France et à Berlin dans un hôpital mobile où leur romance a fleuri. Ils se sont mariés à Nancy, France, alors qu’ils se rendaient dans le Nord.

Des années plus tard, je suis arrivé, et j’ai découvert que c’est toujours rassurant pour moi de voir ma vie comme une longue aventure, comme mes parents avant moi. Des North Cascades à NYC, Singapour, Oslo, Londres et maintenant Los Angeles, j’ai appris de mes expériences sur la route. Lorsque j’ai commencé mes études en anthropologie culturelle à Stanford, j’ai appris que c’est une bonne démarche scientifique de définir le filtre à travers lequel vous voyez le monde. Au bout du compte, nous voyons tous le monde à travers le filtre de notre culture d’origine. C’est une lentille inévitable qui colore notre vision de la culture. Mon propre filtre est rempli de mouvements et de voyages, de changements et d’exploration.

J’ai eu la chance d’avoir l’opportunité de grandir sur la côte nord de Seattle dans une petite ville entourée d'une beauté naturelle inégalable. Everett est un endroit brumeux et mystérieux, aux montagnes abruptes et aux plages couvertes de bois de grève. C’est un lieu où la civilisation a toujours semblé être une chose très éloignée et où les surprises et les découvertes attendaient les aventuriers. Par exemple, nous avions l’habitude de jouer sur un banc de sable appelé The Jetty, accessible après un court trajet en barque, où nous explorions les péniches et bateaux abandonnés, y compris la goélette Equator, le long bateau abandonné que Robert Louis Stevenson a fait figurer dans son histoire « Le Trafiquant d'épaves ».

J’ai grandi dans une tradition de randonnées et de voyages. Enfant, j’ai passé beaucoup de temps à suivre mes frères et sœurs aînés (je suis le cadet de cinq enfants), ils m’amenaient partout, pour des promenades dans les forêts, des tours en traversier et des expéditions dans le marché de Pike Place. Le souvenir le plus vivace de ces aventures bon enfant est incontestablement ma toute première randonnée vers Goat Lake près de Stevens Pass. C’est un petit lac alpin où les arbres de la forêt ancienne semblaient incroyablement immenses. Ce sentiment de solitude et de magnificence a inéluctablement changé la façon dont je vois le monde. Une fois immergé dans la culture de la vie en plein air, j’ai finalement participé plusieurs étés à un programme de survie dans la nature. J’y ai appris à vivre uniquement avec ce que je pouvais porter sur mon dos et j’ai été initié à diverses compétences, de la navigation en se basant sur la mousse des troncs d’arbre à la manière d’attraper des truites à main nues. Ces expériences ont inspiré un sentiment de liberté et de possibilité qui a changé ma vie.

Je considère ces vagabondages comme une description claire de mon contexte, c.-à-d. les « bases » de ce qui dirige mon point de vue. Pourtant, même si toutes ces petites scènes que je décris semblent paisibles et pittoresques, j’ai tout de même grandi en trouvant le monde qui m’entourait incompréhensible. Depuis l’enfance, j’attendais que quelqu’un vienne et me dise quelque chose qui ferait sens des incohérences de la vie. Ce n’est jamais arrivé, rien de mon monde ne m’a jamais semblé naturel. C’est l’arrivée par hasard d’objets abandonnés par mes frères et sœurs qui m’a conduit à suivre des études d’anthropologie culturelle. Il semblait qu’il y avait toujours quelqu’un qui rentrait de l’université ou de voyage avec un livre ou un vinyle qui devenait alors mon refuge. C’est ainsi que je suis tombé sur « Kwakiutl Ethnography » de Franz Boas.

Nous vivions près de la réserve Tulalip (les terres tribales au-delà du terrain de notre maison) et je me suis très vite rendu compte que quelque chose de très intéressant se passait là sous la surface – un mode de vie différent de ce que j’avais l’habitude de voir. Ce livre de Franz Boas a commencé à me donner une idée de ce qu’était cette tradition de sculpture inexpliquée et pourtant remarquable de la côte nord-ouest dont j'étais le témoin. Il m’a également aidé à résoudre les complexités des conventions sociales et à voir la culture comme un ensemble de règles découlant de l’élan de l’histoire ainsi que de son rôle. Mon histoire d’amour avec l’anthropologie culturelle venait de commencer. Franz Boas est souvent considéré comme le père de l’anthropologie moderne, et son monde, de même que le monde de Ruth Benedict, Mircea Eliade et même Carlos Casteneda, s’est ouvert devant moi jusqu’à devenir la passion d’une vie. J’avais finalement un outil qui m’aidait à comprendre les complexités déconcertantes qui expliquaient les raisons de nos actes, car l’anthropologie est une discipline qui étudie les humains et la nature humaine. Les anthropologues se concentrent sur la croissance, le développement et l’interaction des cultures, en comparant certaines afin d’examiner les relations qui les lient.

Alors qu’est-ce qu’un nomade?

La définition classique d’un nomade est une personne qui n’a pas de logement fixe, qui se déplace d’un endroit à l’autre pour obtenir de la nourriture, trouver des pâturages pour le bétail ou pour gagner sa vie autrement. Le mot « nomade » a une racine grecque qui signifie « celui qui erre pour le pâturage. » Les chasseurs-cueilleurs nomades se déplacent à la recherche de gibiers, de plantes comestibles et d’eau. Les nomades pastoraux gagnent leur vie en élevant du bétail tel que des chameaux, des bovins, des chèvres, des chevaux, des moutons ou des yacks. Les artisans et marchands nomades voyagent pour trouver et servir des clients.

La plupart des nomades voyagent en groupes de familles appelés « bandes » ou « tribus ». Leur mode de vie devient de plus en plus rare. Beaucoup de gouvernements n’apprécient pas les nomades car il est difficile de contrôler leurs mouvements et d’obtenir des taxes de leur part. Beaucoup de pays ont transformé des pâturages en terres agricoles et forcé ces gens à s'établir dans des établissements permanents. Si vous prenez en compte que tous les peuples du monde ont été à un moment donné des chasseurs-cueilleurs se déplaçant à la recherche de nourriture, et que les vagues migratoires qui forment notre histoire sont une part essentielle de notre identité, vous devez en conclure que nous appartenons tous à cette catégorie. Au cours du temps, certaines cultures sont restées simples et proches de ce mode de vie, alors que d’autres sociétés sont devenues de plus en plus complexes, obsédées par la possession des biens, des territoires et des frontières. On pourrait dire qu’être nomade est à maints égards notre état naturel. Le but et le sens se placent alors au centre des considérations alors que la permanence et les convenances sont questionnées par le fait du choix de ce style de vie – le voyage nomade. En d’autres termes, la nature transitoire de la vie nomade suggère différentes priorités et vertus.

Alors qu’est-ce que je suggère? En d’autres termes :  

Nous devons être prêts à nous débarrasser de la vie que nous avons prévue afin de vivre la vie qui nous attend. L’ancienne peau doit être éliminée avant la venue de la nouvelle. Si nous nous accrochons au passé, nous restons bloqués. Lorsque nous nous accrochons à toute forme, nous risquons la putréfaction. L’enfer c’est la vie qui s’assèche. Le Collectionneur, celui en nous qui veut garder, s’accrocher, doit être tué. Si nous nous accrochons à la forme maintenant, nous n’aurons pas la forme ensuite. Vous ne pouvez pas faire d’omelette sans casser des œufs. La destruction avant la création.

« A Joseph Campbell Companion: Reflections on the Art of Living, »

Joseph Campbell (avec la permission de Joseph Campbell Foundation)

 

Les nomades numériques sont un groupe émergent de personnes qui gagnent leur vie en créant des codes et des applications utiles sans avoir besoin d'un domicile fixe. Ils basent souvent leur style de vie sur la mobilité, car les liens avec un lieu ne sont plus une priorité pour eux. Il existe un parallèle entre l'existence du nomade numérique et le célèbre Hero's Journey de Campbell. Le "Hero's Journey" est le résumé de Campbell de l'observation des modèles à travers les cultures qu'il a noté dans le folklore mondial. Les nomades numériques suivent cet archétype dans la mesure où ils quittent leur foyer (le connu) à la recherche d'aventures et de connaissances. Ils vivent l'aventure en se rendant dans des pays lointains, pour leur carrière, leurs loisirs et leur inspiration. J'aime à penser que le voyage du nomade est un éloignement des stratégies de vie centrées sur la familiarité, l'acquisition et la permanence - par exemple le "rêve américain" - au profit d'un état d'esprit fondé sur la remise en question des hypothèses et la collecte d'expériences inattendues. La tendance actuelle aux espaces de bureaux créatifs/partagés doit sans doute son attrait à une approche fondée sur une touche plus légère de la propriété que le nomade comprend bien.

 

L'envie de prendre une autre route à travers les montagnes, de descendre une falaise jusqu'à une plage inaccessible, d'arriver sur un autre continent avec rien d'autre qu'un sac de voyage, sont autant de mouvements vers la découverte. Et tout territoire inexploré est l'appât qui nous attire vers l'aventure. Il peut s'agir d'un terrain physique aussi bien que mental, car chaque endroit révélé présente de nouvelles possibilités et de nouveaux défis pour l'apprentissage. Chaque recoin d'une ville ancienne ou d'une montagne lointaine nourrit les sens. Nous assistons actuellement à l'émergence d'une tribu mondiale de vagabonds. Ce n'est plus seulement l'affaire de l'expédition de Sir Edmund Hillary au sommet de l'Everest. Il est désormais courant que de simples mortels partent en voyage vers des destinations extrêmes. Qui sait, cette nouvelle génération de nomades pourrait être la prochaine étape de l'évolution de notre société vers un ensemble de valeurs qui privilégient l'innovation plutôt que la simple conformité. Une société qui valorise la diversité en tant que générateur d'idées et d'approches jusqu'alors inimaginables. Considérez le parcours de Steve Jobs, un pionnier bien connu de la remise en question des idées reçues. Une personnalité difficile, certes, mais un exemple clair de quelqu'un qui a fait de l'innovation sa valeur fondamentale, une valeur qui l'emporte sur le désir de s'intégrer. Lorsque nous nous demandons pourquoi nous faisons les choses et que nous recherchons de nouvelles expériences de vie plutôt que de simplement suivre l'exemple de nos aînés, le véritable changement commence. Ce territoire des possibilités est celui du chercheur et conduit inévitablement à une meilleure compréhension des qualités qui font qu'une vie vaut la peine d'être vécue. 

 

L'ancien nomade avait besoin d'une boussole et de l'étendue infinie de la Sibérie. Le nouveau vit à Manhattan, mais il est le même. Les humains se déplacent plus que jamais autour du globe, grâce à la facilité d'accès aux voyages et à des parcours professionnels plus étendus. Nous avons clairement une envie d'explorer. L'enracinement semble moins important que la recherche de l'épanouissement à travers les objectifs, peut-être nobles, d'améliorer le monde et de défricher de nouveaux territoires d'action. 

Nous connaissons ces expressions familières : "les voyages forment la jeunesse", "le trajet est aussi important que la destination", "j'ai pris le chemin le moins fréquenté", etc. Ce sont les lois du nomade ; la règle de l'aventure. 

 

Devenir nomade

Amoureux de la nature, ou quelque chose

Je n’ai rien de particulier. J’aime tout ce que fait le ciel, à n’importe quel moment. - Richard Brautigan

 

Dernièrement, j’ai été intrigué par l’idée que la nature est partout autour de nous, à tout moment. Ce n’est pas quelque chose d'éloigné que nous devons retrouver. Le ciel au-dessus, le temps autour de nous… Nous flattons notre ego lorsque nous disons pouvoir conquérir la nature ou qu’un lieu est moins sauvage lorsqu'il est habité. Mais chaque catastrophe naturelle nous rappelle combien nos efforts sont insignifiants. La pollution et même le potentiel changement climatique semblent bien permanents. Pourtant, la planète les fait toujours reculer. La nouvelle nature qui en découle est peut-être moins habitable pour nous mais elle n’en est pas moins sauvage. Le nouveau nomade est peut-être le mieux placé pour voir l’avenir de notre relation avec la nature et la terre car voyager à travers les territoires et les constructions de la civilisation offre une plus grande perspective, une humilité même.

C’est simplement mettre un pied devant l’autre — appelez cela une envie de voyager. Appelez cela la recherche de la vraie liberté. Les nomades parcourent le chemin de la vie de manière certainement plus liée aux cycles de l’année ainsi qu’aux étapes de la vie. En sortant des routines de la convention et des attentes de la permanence, une personne devient libre d’explorer, de trouver du plaisir dans les choses les plus simples. Nous savons tous que ce qui est ordinaire à un endroit est exotique ailleurs, être en mouvement augmente donc la fréquence des moments de réalisation et des expériences mémorables. Les communications sociales ayant été facilitées par les technologies contemporaines, la capacité de réaliser ce changement de contexte plus souvent est évidente. Alors que certains craignent le changement, d’autres le célèbrent, et nous nous trouvons désormais dans une période d’ajustement culturel qui informe des événements de nos alentours ainsi que de ceux du monde entier.

Pour céder, ou adhérer, au désir nomade en nous, nous devons nous permettre de devenir un étranger, ce qui nous offre une perspective dont la valeur est concrète. Lorsque nous sommes visiteurs, nous nous ouvrons à de nouvelles perspectives. La valeur du point de vue d’un étranger est diverse et importante. Le visiteur a un avantage sur l’habitué : la chance d’une nouvelle perspective, une vision différente sur les choses les plus ordinaires. Être présent et observer est un acte créatif en soi. Une personne créative a la capacité de se concentrer sur un détail ou une qualité ignorée et de plonger profondément dans ce domaine pour développer quelque chose de nouveau. Mais au bout du compte, tout le monde peut trouver ce point de vue qui conduit souvent à un questionnement des suppositions. Par exemple, pourquoi posséder une maison quand vous pouvez plutôt voyager dans le monde? Déménager ne gêne pas les nomades car cela peut être considéré comme une sorte de processus de purification qui donne la possibilité d’un nouveau départ à chaque fois.

Le dépaysement crée de l’espace pour penser. La route dégagée est un point de référence répandu parmi les pionniers. C’est un chemin bien connu des créatifs, que ce soit le pèlerinage de Chaucer, les promenades dans la forêt de Beethoven ou les escapades routières de Fassbinder. Nous avons tous des artistes favoris qui nous mènent loin de l’ordinaire. Plus qu’un voyage à travers des paysages, nous nous familiarisons avec un espace mental où les révélations ont plus de chance de se produire. À chaque fois que nous changeons notre situation physique, nous ouvrons la porte à de nouvelles perspectives mentales. La route attend le nomade les bras ouverts, prête à mettre au défi et à récompenser.

Une nature sauvage, une société sauvage

Lorsque j’étais enfant, j’aimais faire de la randonnée dans les North Cascades. L’euphorie que je ressentais, assis sur un rocher du Glacier Peak Wilderness, le regard perdu dans l’immensité des plaines, a bouleversé ma vie. Des années plus tard, j’ai eu la chance de voyager à travers le monde et j’ai découvert que je pouvais invoquer des sentiments similaires en me promenant dans les villes. M’engager dans une randonnée urbaine de Camden Lock à travers Londres aussi loin que mes pieds me le permettaient provoquait un sentiment unique de connexion à un endroit. L’ajout de la météo, une promenade un jour de pluie par exemple, augmente la connexion aux éléments et à la terre. J’ai alors réalisé que nous n’avons pas à attendre la nature. Elle est déjà partout où nous allons, que ce soit près ou loin. En quoi le silence du désert de Joshua Tree diffère-t-il du sentiment de solitude dans les rues de New York City alors qu’une multitude de gens nous entoure? Ce sont des expériences très différentes qui ont pourtant des similitudes. La solitude, comme la nature, est toujours là si c’est ce qu’on recherche.

C’est peut-être le mouvement en lui-même qui est la qualité essentielle dont a besoin le nomade? Les sensations sont le déclencheur de l’imagination et d’une meilleure compréhension de ce qui importe dans la vie. Il existe bien sûr tout autant de façons de créer des prises de conscience qu’il y a de personnes sur cette planète, mais trouver la nature partout où vous allez est un bon début.

Au bout du compte, nous sommes tous nomades, des gens qui cheminent dans cette vie, et rien ne dure à jamais. Nos expériences nous définissent, alors laissons derrière nous une belle histoire, l’histoire d'une vie bien vécue. Bien que nous ne vivions plus dans un état si brut et sauvage, à la manière de nos ancêtres nomades, nous avons tous un explorateur en nous qui attend d’être libéré. Cette libération peut être trouvée dans la nature sauvage des déserts de l’ouest, mais elle peut tout aussi facilement l’être sur le pas de la porte dans une rue sombre de Manhattan.

Phil Otto est anthropologue culturel de formation devenu architecte d’intérieur. Il a fondé le Otto Design Group en 1990 afin d’explorer l’intersection entre art, design et culture où il entretient un dialogue entre ces mondes interconnectés. Pendant plus de 25 ans, il a apporté un sentiment incroyable de profondeur, de confiance et de perspective à son travail avec des clients tels que Urban Outfitters, Warby Parker, et REI. Ayant rassemblé une équipe d’architectes, de designers et d’artistes de classe mondiale, Phil et Otto Design Group continuent de créer des espaces innovants pour beaucoup de marques leaders dans le monde.  

 

« Vous êtes la somme totale de tout ce que vous avez vu, entendu, mangé, senti, dit, oublié – tout est là. »

- Maya Angelou

 

Alors qu’attendez-vous?
La vie n'attend pas.