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L’aventure a été détruite

Une « aventure » est désormais synonyme d’activités impliquant quelques sensations fortes très contrôlées avec peu ou pas de risque réel.

 

C’est en grande partie une bonne chose. Est-ce que quelqu’un accroché à une tyrolienne veut entendre son opérateur lui dire : « Chez nous, ce n’est pas le risque perçu qui compte mais le risque réel. Donc ça ne fonctionnera peut-être pas. C’est parti! » Bien sûr que non. Alors posons la question. Sommes-nous uniquement intéressés par des poussées d’adrénaline ou cherchons-nous quelque chose de plus grand, peut-être même qui changerait le cours d'une vie?

 

 Partir (presque) à l’aventure  

Cet intérêt particulier pour des activités qui offrent « quelque chose de plus » est probablement une conséquence de notre mode de vie singulier et très organisé. Les Nord-Américains sont les gens les plus ennuyés, stressés, frénétiques et routiniers sur terre. Dans son livre « Avoir ou être? », le célèbre sociologue allemand Erich Fromm dit ceci : « Nous sommes une société de gens profondément malheureux : solitaires, anxieux, déprimés, destructifs, dépendants; des gens qui sont ravis quand nous avons tué le temps que nous essayons tant de gagner. » Fromm l’a écrit en 1976 et nous avons bien plus avancé sur le chemin d’une vie anxieuse depuis cette époque.

Il n’y a donc rien de surprenant à ce que les choix de vacances normales, qui reposent sur l’idée simple de se retrouver dans un autre cadre, soient des outils de moins en moins performants pour éliminer notre anxiété et réinitialiser notre esprit. L’intérêt s’est donc naturellement dirigé vers des activités plus intenses. Ce qui est logique. Si les routines dont vous souhaitez vous remettre vous ont affecté plus profondément, alors les moyens de rétablissement devront être plus absorbants. Gonflez le risque apparent et vous obtenez la formule : Plus de risque apparent = plus d’intensité = un meilleur contrepoids à nos problèmes obsessionnels de la vie professionnelle.

Mais l’aventure en tant que thérapie ou technique de rétablissement signifie que nous sommes à la recherche d’un mécanisme d'adaptation plutôt que d’une expérience qui a une valeur intrinsèque. Est-ce que c’est ce que nous voulons? Des activités intenses qui nous aident à gérer les effets secondaires d’une vie dominée par le travail ou sûre et conventionnelle? Ou nos imaginations s’enflamment-elles par l’idée de grandes expériences transformatrices parce que nous souhaitons simplement secouer la nature même de notre statu quo? Quelle est la queue et qu’est-ce qui la remue? Le problème peut être pire que ce que nous pensons, car des « activités (presque) aventurières » nous donnent juste assez d’adrénaline pour nous satisfaire temporairement et pouvoir retourner à des vies qui restent en grande partie les mêmes. Mais qu’en est-il du besoin plus profond de grandeur ou de nouveauté ou de spontanéité ou de transformation – ou quoi que ce soit qui nous mène en premier lieu à chercher quelque chose de plus… C’est pour cette raison que la distinction est si importante.

Pendant des milliers d’années, les humains n’ont pas pu s’empêcher de raconter encore et encore des histoires de voyages épiques, de combats transformateurs et de rencontres intenses avec la nature. Il y a « Ulysse », « Le Seigneur des anneaux » et tous les films Marvel que vous avez vus (et tous ceux à venir). Ce ne sont pas des tyroliennes organisées. Ce ne sont pas des expériences (presque) aventurières. Ça ne représente pas non plus des expériences créées pour être dangereuses pour le simple fait d’être dangereuses. Non. Nous lisons Hemingway et Kerouac parce que nous avons envie d’un voyage transformateur et immersif. Ces histoires touchent une part de nous qui se demande à quoi cela ressemblerait réellement de dépasser au moins une fois dans sa vie les limites des expériences conventionnelles ou très contrôlées. Nous voulons faire quelque chose qui nous fait nous sentir vivants d’une manière qui nous est unique. « Long Way Round » d’Ewan McGregor et Charlie Boorman a été un succès car il répondait à une envie commune d’interrompre, à un certain moment de sa vie, tous les engagements et routines habituels pour s’élancer dans le monde et faire quelque chose de grand, de spontané, qui ne concerne que vous, et d’apprendre en chemin des choses sur vous-même et sur le monde. Ce genre de désir ne peut être satisfait par quelques sensations fortes d’une fin de semaine dans un environnement contrôlé.

Une définition  

Essayons donc de définir ce qu’une « aventure authentique » pourrait être en s’attardant d’abord sur ce qu’elle n’est pas. Le plus évident est ceci : des activités qui proposent une intensité accrue par le biais de risques apparents. Appelez cela une « aventure apparente ». Ou appelez cela des activités (presque) aventurières. Nous venons d’en parler : les sensations fortes brèves.

L'élément suivant de la liste de ce qui n’est pas une aventure c’est le danger pour le danger. Appelez cela une aventure fabriquée ou le risque pour le risque, ou même simplement une cascade, parce que ce qui manque c’est le sentiment d'un but à atteindre. Et si nous prenons la littérature de quêtes épiques comme guide, c’en est un composant très important. Nos meilleures histoires contiennent des voyages avec un objectif qui conduit à une intensité transformatrice. « Le Héros aux mille et un visages » de Joseph Campbell est l’une des meilleures sources pour comprendre cette notion d’aventure et de quête transformatrice. Campbell a étudié de nombreux volumes de littérature épique pour en extraire ce qu’il appelle « le voyage du héros ». C’est un voyage en 12 étapes qui se déroule en trois phases : départ, initiation et retour. Pour notre discussion, je vais me concentrer sur l’appel à l’aventure, la grandeur de la transformation et le retour triomphant.

L’appel à l’aventure

Le voyage du héros débute avec un appel qui peut être aussi simple qu’une envie. Dans « The Way of the Traveller », Joseph Dispenza le décrit comme « la force insistante et irrésistible du soi supérieur qui nous invite à passer à l’étape suivante, [et] au niveau supérieur de nous-même… Nous utilisons le terme « prise de conscience » pour décrire les convocations soudaines d’arrêter de vivre dans des illusions, de prendre soin de nous-même ou de modifier fondamentalement notre comportement… »

C’est peut-être la meilleure définition de ce que signifie l’essence de l’aventure authentique. C’est une réponse à une envie de plus, le sentiment que nous avons tous un rendez-vous avec la liminarité et la largeur de l’univers que nous seuls pouvons respecter car il est unique pour chacun. Et elle s'élève car d'une certaine façon nous réalisons que nous sommes à l'étroit dans notre vie présente, et même si nous ne savons pas exactement ce que nous réserve la suite, nous savons que nous devons le découvrir.

Simon Sinek, dans sa conférence TED de 2009 « Comment les grands leaders inspirent l’action » explique que les décisions se forment dans une partie du cerveau éloignée de nos compétences linguistiques. Cela signifie que ce n’est pas parce que nous n’arrivons pas à exprimer quelque chose que le cerveau ne travaille pas vraiment dessus. Je vais prendre au mot Sinek et suggérer que l’envie primitive que nous ressentons parfois de nous lancer et de risquer une intensité transformatrice pourrait venir de notre esprit qui ressent quelque chose de bien réel sans pouvoir l’exprimer avec des mots. Suivez-la pour voir.

La grandeur de la transformation

Très souvent, lors d’un effort intense ou difficile, vient un moment où la souffrance atteint son apogée et une percée est nécessaire. Cela arrive en général dans le troisième quart de nos films et romans, lorsque la crise atteint un point critique. Tout espoir est perdu. Les stratégies conventionnelles ont échoué. La quête est sur le point de s’effondrer et il semble que personne ne survivra. C’est le « ventre de la baleine ». C’est la « nuit obscure de l'âme ». Et le seul moyen d’en sortir c’est que les personnages principaux regardent en eux-mêmes et trouvent quelque chose de nouveau. C’est ce qui change une expérience ordinaire en une histoire qui nous définit.

Un jour, j’ai passé quatre heures à la dérive sur le canal Sir Francis Drake, dans le noir, une nuit sans lune, seul, poussé par un vent fort vers la haute mer, sur un canot dont le moteur ne fonctionnait pas. Mon seul espoir était de choisir une île et d’espérer pouvoir l’atteindre au lieu de l’énorme vide noir du grand large qui l’entourait. Il y a eu beaucoup de coups de pagaie, beaucoup de jurons et beaucoup d’invocations de faveur divine. J’étais complètement dépassé. Et ça a fonctionné, mais à peine. Le résultat net de tout ça a été une humilité transformatrice. Je me suis traîné loin des vagues, épuisé et meurtri, quelque peu traumatisé, quelque peu vibrant de vitalité. J’avais touché le vide (ou du moins je l’avais vu). Et j’en étais revenu, paradoxalement transformé. Pourquoi paradoxalement? Parce que j’en suis ressorti à la fois plus grand et plus petit. Plus grand car j’y avais survécu, empli d’humilité par toute la chance que j’avais eue.

Certains de nos triomphes les plus importants en tant qu’individus et êtres humains sont arrivés quand nous entreprenions de grandes choses mais que ces grandes choses ont échappé à notre emprise pour mettre la main sur nous. C’est le pneu crevé lors d’une escapade routière épique, sans roue de secours. C’est le mauvais temps qui envahit le sommet au moment où vous arrivez. Le résultat, c’est que nous devons improviser et devenir quelque chose que nous ignorions être.

 

Une autre expression familière pour cette partie du voyage est la seconde naissance, aussi appelée nouvelle naissance ou renaissance. Notre première naissance nous fait atterrir dans la nouveauté du monde alors que nous sommes complètement incompétents. Tout ce que nous pouvons faire c’est réagir aux stimuli externes. Les premières 20 années de notre vie sont largement écrites pour nous à partir d’un lot de choix standards : apprendre à prendre soin de soi, apprendre à s’entendre avec les autres, trouver une compétence monnayable, se marier, avoir des enfants, et ainsi de suite. Cela peut vous conduire à ce qui peut ressembler à une vie générique de cases cochées, une version réelle de « Le Show Truman ». Tout cela est bien beau mais vient un temps où vous regardez votre vie et pensez « C’est tout? Maintenant j’appuie sur répéter jusqu’à expiration de mes signes vitaux? »

La renaissance peut être le changement radical qui arrive lorsque vous entrez dans la grandeur du monde pour la deuxième fois qu'il vous prend par surprise. Vous choisissez de soulever certaines de vos propres questions; de vous risquer vous-même. Vous voyagez dans un nouvel endroit et la réalité viscérale de l’expérience déclenche un développement. De nouvelles vues. De nouveaux sons. De nouvelles odeurs. Une rupture radicale de l’arrière-plan des routines normales. Vous pouvez penser « Je ne savais pas que les choses pouvaient être si différentes. Je veux ramener cette différence avec moi. D’autres transformations ont lieu lorsque tout tourne mal. Et la crise – le mauvais temps, le matériel perdu ou cassé, n’importe quoi – la crise vous force à découvrir une ingéniosité que vous ne vous connaissiez pas. Et en conséquence vous en revenez définitivement grandi.

L’aventure doit donc au moins créer la possibilité que nous puissions être éjectés de notre petitesse, et laisser de nouvelles possibilités nous surprendre. Elle doit être captivante au point de nous sortir de cet état claustrophobique de « C’est tout? » et de nous pousser vers une nouvelle échelle de ce que signifie être nous-mêmes. Nous pouvons ensuite rentrer chez nous dans la même situation mais vivre différemment dans celle-ci — ou la changer complètement. Ce sera comme une renaissance.

Le retour triomphant

Nous ne voulons pas seulement que nos héros rentrent chez eux triomphants, nous voulons qu’ils le fassent après avoir été à un cheveu de tout perdre. Pourquoi? Parce que cela nous montre une humanité accessible. Nos héros préférés, comme nous, rentrent chez eux autant par chance que par présence d’esprit, autant par grâce que par compétence, autant par improvisation que par planification soignée. Ils ne réussissent pas parce qu’ils avaient tout en main, ils réussissent malgré le fait qu’ils ont été submergés. Et qui ne s’identifie pas avec le fait d’être submergé?

Le risque entièrement contrôlé ou apparent n’est pas suffisant pour faire ressortir tout ça. Ni le danger pour le danger. Seul un voyage avec un objectif qui conduit à des intensités transformatrices crée la possibilité d’en revenir à la fois plus grand et plus petit.

L’aventure authentique n’est pas la simple recherche de sensations fortes ni la création intentionnelle de dangers. C’est s’engager dans des expériences qui sont assez grandes et nouvelles pour créer la possibilité d’en revenir changé.

Un rendez-vous avec la grandeur

Nous pouvons vivre de grosses expériences transformantes par accident exceptionnel (comme ma rencontre avec l’océan) ou par risque calculé, ou parce qu’elles s’imposent à nous sous la forme de souffrance ou de perte. Les aventuriers épiques se mettent dans des circonstances extrêmes où ces expériences sont plus probables d’arriver. Lorsqu’ils s'éloignent du précipice, ils croulent sous les opportunités d’écrire des livres et de parler en public parce que nous voulons savoir. Nous avons même besoin de savoir. « C’est comment là-bas, loin des limites du risque contrôlé et des résultats prévisibles? Dites-nous! Dites-nous! Dites-nous! »

Les histoires d’athlètes et explorateurs de l’extrême ne peuvent pourtant pas faire office de placebo qui nous retient de faire notre propre voyage authentique. Notre littérature épique ne peut pas non plus en devenir le substitut. À un moment de nos vies, nous allons sentir l’appel pour découvrir ce qui se cache au-delà des chemins sûrs et prévisibles que nous suivons depuis trop longtemps. Cela peut être un voyage immersif en solitaire ou avec un ami de longue date ou perdu de vue. Cela peut être une expérience motivée par l'apprentissage, par une conversation ou de la méditation, ou par la nature et l’adversité.

À sa racine, il s’agit d'une décision de nous suivre nous-même vers une rencontre avec de grandes choses parce que nous voulons trouver notre propre frontière et risquer le changement.  



“Parfois, quelqu’un se lève de table le soir, Sort dehors et part, part, part… Parce que quelque part dans l’Est, se dresse un sanctuaire. Et ses enfants pleurent comme s'il était mort.

Et un autre, qui meurt dans sa maison, Reste là, reste parmi la vaisselle et les verres, Pour que ses enfants entrent dans le monde À la recherche de ce sanctuaire, qu’il a oublié. “

—Rainer Maria Rilke 

Alors qu’attendez-vous?
La vie n'attend pas.